20 Janvier 2026 | Marta Jakob Macfarlane

Lorsque l’on pense au patrimoine, on pense généralement au patrimoine mondial de l’UNESCO, comme l’emblématique Taj Mahal ou le merveilleux château de Versailles. Rarement à une université. Et encore moins aux objets modestes qui peuplent ses couloirs, ses réserves ou ses petites salles d’exposition. Même si, bien sûr, selon mon opinion biaisée, le campus principal pourrait s’apparenter au Taj Mahal.
Cela dit, je ne vais pas parler de cette catégorie de patrimoine, où le symbolisme culturel et esthétique marque les esprits. En revanche, j’aborde dans cet article le patrimoine visible mais discret que l’on peut percevoir lorsque l’on erre entre nos « nombreux » cours de UCL, puis le patrimoine invisible, celui qui se fait discret par son accessibilité restreinte, mais qui est néanmoins d’envergure majeure pour l’identité de l’université.
De ce fait, University College London conserve l’un des patrimoines universitaires les plus importants du Royaume-Uni : à peu près 4 millions d’items, du IVᵉ siècle av. J.-C. à nos jours, y racontent l’évolution du savoir. Ce patrimoine est essentiel parce qu’il est non seulement ancien, mais aussi parce qu’il témoigne de la manière dont le savoir a été produit, puis transmis et transformé depuis la fondation de l’université en 1826.
UCL abrite en effet des collections intégrées à la vie universitaire. Il y a le musée de zoologie, le musée Petrie, le musée d’art et le musée de pathologie. Mais il y a également des collections, comme la collection des objets scientifiques, la collection d’ethnographie et de bioanthropologie pour l’anthropologie, la collection de géologie… Enfin bref, il serait long de toutes les énumérer tant elles sont nombreuses.
Je vous invite ainsi à vous promener dans l’un de ces espaces, entre deux cours ou lors d’un détour improvisé. Bien que ce patrimoine ne soit pas similaire aux patrimoines monumentaux, cette dissemblance se comprend par son utilité. La transmission du savoir est bien plus profonde qu’un patrimoine mis uniquement au service du public. C’est un héritage qui était autrefois employé comme outil majeur des études. Os manipulés en cours d’anatomie, instruments scientifiques, œuvres étudiées plutôt qu’exposées : leur valeur résidait dans leur fonction pédagogique. C’est de cette manière que l’usage de ces biens révèle la fragilité de la notion globale de patrimoine. Utiliser un objet, c’est l’user. Le conserver, c’est parfois le retirer de la vie universitaire. On peut donc affirmer qu’une frontière existe entre transmission active et préservation matérielle.
Cette frontière devient particulièrement perceptible lorsqu’on se confronte physiquement à ces collections. J’ai visité, le 22 janvier après-midi, le musée de zoologie (Grant Museum of Zoology), se trouvant à deux pas de l’entrée du campus principal de l’UCL. L’entrée fut gratuite et rapide. Il me fallut seulement deux minutes pour être au milieu de la salle. Il n’y a qu’une salle. L’architecture victorienne du lieu, avec son haut plafond et ses boiseries, s’efface et révèle une densité d’objets exposés qui en fait presque oublier les murs autour . J’ai découvert dans ce musée un assemblage d’objets exposés portant les traces d’un usage pédagogique ancien. Avant l’ère des bases de données numériques et des images en haute résolution, ces spécimens constituaient des supports d’apprentissage essentiels. Néanmoins, le rôle pédagogique est toujours présent dans les études et la recherche actuelles ; c’est simplement que l’usage a évolué au fil du temps. Ils permettent encore aujourd’hui aux étudiants, notamment dans l’enseignement de l’anatomie comparée, d’observer directement les formes, les structures et les différences entre espèces.
Les flacons que l’on peut voir sur la photo ci-dessous offrent des détails minuscules: ailes, pattes, antennes impossibles à saisir autrement. De même, les animaux empaillés permettent de confronter les étudiants au réel de l’animal lui-même.

Photo: Marta Jakob Macfarlane, 2026.
Mais parmi tous ces objets conservés, certains semblent presque anecdotiques à première vue. En passant, parmi ces étagères pleines à craquer, j’ai vu, vers le début de la salle, quelques mèches de mammouths, discrètement exposées. Elles ne prennent que peu de place, leur taille ne leur procure que peu d’impact publiquement, mais elles concentrent pourtant plusieurs millénaires d’histoire naturelle.

Grant Museum of Zoology ,University College London
Photo: Marta Jakob Macfarlane, 2026
Autrefois utilisées, elles sont dorénavant trop fragiles pour être manipulées. Elles sont devenues des témoins silencieuses, à la frontière entre outils scientifiques et objets patrimoniaux. Ainsi, cette modeste chevelure animale impressionnante par son âge pose une question centrale : comment continuer à transmettre le savoir à partir d’objets conçus pour être utilisés, lorsque leur conservation impose désormais une mise à distance ? Cette notion de distance est nettement plus identifiable dans le patrimoine invisible de l’UCL. L’invisibilité se réfère au fait que la « voyance » de ce patrimoine n’est pas aisée. Mais ceci n’est ni par négligence ni par volonté d’exclusion. Cette relative invisibilité peut s’expliquer par la fragilité même des objets conservés : manuscrits, archives, instruments anciens. Ces objets ne peuvent supporter des manipulations répétées ni une exposition prolongée à la lumière.
Par exemple, les manuscrits médiévaux comme la Biblia Latina du XIIIᵉ–XIVᵉ siècle, placée dans les archives de l’université, ne peuvent être utilisés quotidiennement, même si la fonctionnalité première d’une Bible est la consultation régulière. Le format de cette Bible témoigne qu’elle était destinée à être transportée et lue. Aujourd’hui, cette même matérialité (parchemin, pigments, reliure restaurée) impose une extrême prudence. Ainsi, la Biblia Latina illustre le paradoxe du patrimoine invisible : un patrimoine présent, ayant pour but premier de transmettre au sein de l’université, mais qui ne peut se montrer en raison des contraintes de préservation imposées.

Provenance : don de William Steere, 1859
Ce patrimoine se trouve principalement au sein des Special Collections, comme le décrit le livre Treasures from UCL de Gillian Furlong, ancienne représentante des archives de la bibliothèque de UCL. Certaines de ces archives racontent des histoires fascinantes, comme l’affaire du poème de Lord Byron découvert dans un livre de Samuel Rogers, The Pleasures of Memory.
Longtemps considéré comme perdu, ce poème avait été écrit de la main de Byron directement dans le livre, avant d’être retourné à son ami. Offert à Byron par Rogers au début du XIXᵉ siècle, l’ouvrage semblait d’abord n’être qu’un volume dédicacé parmi d’autres. Ce n’est qu’en 2009, lors d’un recatalogage, qu’un détail inattendu fit surface: sous la dédicace figure une note indiquant que le livre avait été retourné à Rogers avec « des vers écrits de l’autre côté ». Sur la page opposée se trouve en effet un poème de douze vers, Absent or present still to thee, écrit de la main de Byron, signé en caractères grecs et daté du 19 avril 1812. Jusqu’alors, le manuscrit de ce poème était considéré comme perdu.

Don de Mme Helga Hacker, 1950
Individuellement, ce récit n’est pas essentiel à la mémoire de l’UCL. Toutefois, il révèle, dans son ensemble, que UCL est devenu dépositaire de mémoires multiples, parfois étrangères à son histoire immédiate, mais qu’elle lègue in fine.
En parcourant les collections visibles et invisibles de l’UCL, j’ai compris que l’héritage universitaire ne cherche pas à impressionner, mais à transmettre. Loin des monuments emblématiques auxquels on associe habituellement le mot « patrimoine », ces objets modestes, parfois presque dissimulés, portent pourtant une charge de savoir et de mémoire considérable. Les os, les instruments, les manuscrits ou les archives que l’on ne peut plus toujours manipuler rappellent que faire circuler le savoir, c’est aussi accepter de transformer les usages. La distance imposée par la conservation n’efface pas le lien au savoir ; elle le rend simplement plus fragile, plus conscient. Le patrimoine de l’UCL se révèle ainsi non pas dans ce qu’il montre, mais dans ce qu’il continue, discrètement, à faire vivre.
