20 Janvier 2026 | Lou Cardot

C’est le même rituel à chaque fin de mois.
Avant de sortir vendredi, je demande à mon père une petite rallonge de budget mensuel. Rien d’extravagant. Juste de quoi « pouvoir rentrer en taxi ». Il soupire. Me rappelle que «l’argent ne pousse pas sur les arbres », que « lui, à mon âge, mettait de côté », et que si je n’épargne pas, c’est parce que je dépense mal. Puis, comme souvent, il finit par céder (merci papa, je t’aime).
Quelques heures plus tard, je me pose en terrasse avec les filles et je leur raconte la scène. Elles ne sont pas surprises. Chacune a sa version : un parent qui surveille les comptes, un autre qui envoie des articles sur “comment épargner à 25 ans”, un troisième qui parle d’investissement immobilier “au même âge”. On rigole. On parle de girl math. On se promet, très sérieusement, de commencer à faire des économies « le mois prochain ».
À ce stade, la discussion est légère. Elle alimente ce récit bien connu : celui d’une génération dépensière, irresponsable, incapable de se projeter. Une génération qui préfère les matchas à six euros et les voyages low-cost à l’épargne et à la discipline financière. Une génération à qui il faudrait apprendre à “mieux gérer”.
Puis, au fil de la soirée, la discussion devient un peu plus sérieuse. Klara, en stage dans le conseil, lâche qu’elle a lu quelque part que les jeunes épargnent beaucoup moins que leurs parents au même âge. Personne n’est vraiment choqué. Mais moi, j’aime bien vérifier les chiffres, alors je sors mon téléphone.
Dans la plupart des pays développés, les moins de 35 ans épargnent effectivement moins que les générations précédentes. Et pas de peu. Selon l’OCDE, les jeunes adultes disposent aujourd’hui d’une capacité d’épargne inférieure de 30 à 40 % à celle de leurs aînés, à un niveau de revenu comparable. Autrement dit, ce n’est pas une question de volonté ni de maturité financière. Le problème est ailleurs.
Très vite, le logement s’impose comme le nerf de la guerre. Camille calcule mentalement ce que représente son loyer par rapport au salaire de son premier CDI. Plus de 40 %. À ce niveau-là, il n’y a pas vraiment de débat, l’épargne devient ce qu’il reste, quand il reste quelque chose.
En moyenne, les jeunes consacrent aujourd’hui plus de 30 % de leurs revenus au logement, et bien davantage dans les grandes villes. Nos parents entraient plus tôt sur le marché immobilier, à des prix relativement plus bas, dans des trajectoires professionnelles plus linéaires. Le crédit venait tôt, la projection était possible. Nous, on loue plus longtemps, plus cher, sans horizon clair quant à la propriété.
À cette contrainte s’ajoute celle du travail. Les contrats qui s’enchaînent, les périodes creuses, les transitions, etc. Même celles d’entre nous qui travaillent à temps plein reconnaissent que leurs trajectoires sont moins stables que celles de la génération précédente. Or, épargner suppose une certaine visibilité. Quand les revenus fluctuent, l’argent sert d’abord à amortir les imprévus. L’épargne à long terme devient donc un luxe réservé à ceux qui peuvent se projeter.
La discussion se déplace alors vers les dépenses qui ont réellement augmenté ces dernières années. Pas tant les loisirs, les vêtements ou les voyages, contrairement à ce qui est souvent reproché aux jeunes, mais l’énergie, les transports, la santé et l’éducation. Camille soupire en parlant de son pass RATP, dont le prix a encore augmenté. Pour elle, comme pour beaucoup d’autres le pass mensuel est devenu une dépense incompressible, au même titre que le loyer ou l’électricité. On plaisante, mais à moitié.
Puis vient le sujet de l’éducation, et avec lui un autre décalage. Moi, j’ai de la chance. Grâce à ma mère, je suis canadienne, ce qui me permet de payer les frais« locaux » à l’Université de Toronto : environ 7 000 dollars canadiens par an, soit un peu moins de 5 000 euros. Un coût élevé, mais sans commune mesure avec celui des étudiants internationaux. Victoire, elle, étudie à la London School of Economics. Ses frais de scolarité dépassent 29 000 livres par an. Dans ces conditions, la capacité à épargner dépend moins des “bons réflexes” que du point de départ.
La discussion ne porte pas seulement sur le coût des études, mais sur ce qui va avec, ou plutôt sur ce qui manque. Aucune d’entre nous n’a réellement appris à gérer un budget, à épargner, ou à distinguer ce qui relève de la précaution, de l’investissement ou du risque. Ces compétences sont supposées acquises, rarement enseignées. On attend des jeunes qu’ils épargnent, parfois qu’ils investissent, sans que ces normes aient été intégrées dans les parcours éducatifs, en tout cas pas dans les nôtres.
Ce point de départ est rarement intégré aux discours sur la responsabilité individuelle. Pourtant, il conditionne tout : le niveau d’endettement, la pression financière, la marge de manœuvre en début de vie active. Deux jeunes du même âge, au même salaire, peuvent avoir des capacités d’épargne radicalement différentes selon leur parcours éducatif, leur nationalité, ou le soutien familial dont ils bénéficient.
Un autre élément revient souvent dans la discussion : ce que nous n’avons pas appris. Aucune d’entre nous n’a réellement été formée à la gestion budgétaire, à la distinction entre épargne de précaution, investissement et prise de risque. Victoire évoque les “finance bros”. Ceux qui, sur les réseaux sociaux, expliquent comment investir en crypto à 14 ans, parlent de rendement, d’optimisation et de liberté financière avant même d’avoir payé un loyer. Dans leur monde, il faut investir tôt, prendre des risques et optimiser. Notre réalité est beaucoup plus banale : notre enjeu n’est pas de battre le marché, mais d’équilibrer un budget, d’absorber les dépenses fixes et, quand c’est possible, de dégager un peu de marge.
Le lendemain, je fais lire ce texte à mon père. Il rit. Il me dit que non, je ne suis clairement pas en train de « changer la vision mondiale de l’économie », mais qu’au moins je pose les bonnes questions. Puis il ajoute, en passant, que sa génération aussi a galéré. Que pour ses parents, c’était plus simple. Que pour lui et ma mère, ça ne l’était déjà plus autant. Je ris à mon tour.
Pour terminer, je dirai que c’est peut-être juste une succession de générations qui avancent dans un monde un peu plus cher, un peu plus incertain que le précédent, et qui se reprochent mutuellement de mal faire. En attendant, je continuerai probablement à promettre d’épargner le mois prochain.
