14 octobre 2025 | Damien Marini Portugal

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Il y a 51 ans, le 25 avril 1974, au chant de Grandôla, vila morena, hymne à la fraternité, des foules en liesse colorent les rues lisboètes d’écarlate en offrant des œillets aux officiers qui défilent vainqueurs dans la capitale portugaise. Après quatre décennies de dictature salazariste, le peuple est libéré.

Il y a six mois, l’extrême droite est devenue la principale force d’opposition au Portugal. « Rien ne sera plus jamais comme avant », prévient André Ventura. C’est certain, le leader du parti d’extrême droite Chega (« Ça suffit ») tourne une nouvelle page de l’histoire lusitanienne lorsque son camp obtient 22,76% des voix aux législatives, devenant officiellement la deuxième force politique du pays.

Un demi-siècle après la révolution des œillets qui renversa la dictature d’António de Oliveira Salazar, presque un électeur sur quatre a voté pour l’extrême droite.

Le crépuscule d’un système
Pendant longtemps, alors que ses voisins se faisaient peu à peu renverser par la puissante vague de démarginalisation de l’ultradroite, le Portugal faisait figure d’exception sur le vieux continent, avec une extrême droite absente du Parlement. Pour cause, une ligne directrice alimentée par une rhétorique forte autour de la mémoire collective du 25 avril, associée à la Constitution de 1976, clé de voûte de la démocratie portugaise. Durant des décennies, l’alternance entre le Parti Social-Démocrate (PSD) et le Parti Socialiste (PS) ferme la porte à toute incursion radicale.

Toutefois, en mai dernier, ce modèle bipartisan traditionnel a volé en éclats. Pour la première fois de leur histoire, le centre gauche et le centre droit ne disposent plus des deux tiers de l’assemblée, minés par l’essor de Chega. L’Alliance démocratique (AD) de centre droit arrive en tête avec 32,7%. Loin d’une majorité absolue, on ne crie pas victoire au sein de la coalition menée par le premier ministre Luís Montenegro. En revanche, le Parti socialiste (PS) essuie une lourde défaite en réalisant l’un des pires scores de son histoire (23,3 %), obtenant le même nombre de députés que l’extrême droite (58). Séisme politique de grande magnitude : c’est la fin d’une ère.

Ventura : architecte du chaos
Ingénieur de cette rupture, André Ventura est un jeune leader charismatique dont l’ascension débute en 2014. Chroniqueur footballistique sur l’une des chaînes les plus importantes du pays, le jeune intervenant se fait connaître par son amour pour le club du Benfica et par ses déclarations xénophobes, qui lui valent ses premières polémiques. Il s’attaque notamment au footballeur Quaresma et aux origines roms, qu’il utilise pour stigmatiser la communauté tsigane. Virulente et clivante, l’expérience de Ventura dans le monde du football est indissociable de son ascension politique. Elle lui aura offert une plateforme idéale pour faire connaître son discours au grand public et s’attirer l’attention médiatique. Des supporters témoigneront même de voter pour lui « car il est du Benfica ».

Dix ans plus tard, Ventura s’affirme comme figure de proue de la montée en puissance de l’ultradroite au Portugal.  Le leader de 42 ans s’inscrit dans le sillage trumpien, prônant un discours conservateur, néo-réactionnaire et ultralibéral visant à « Laver le Portugal » (« Limpar Portugal »). Sa haine ne s’adoucit jamais, même au Parlement. En 2020, le chef de Chega tient des propos abjects à l’égard de la députée noire Joacine Katar Moreira, née en Guinée-Bissau. Celui-ci propose qu’elle soit « rendue à son pays d’origine », en assurant que « ce sera bien pour tout le monde [et] surtout pour le Portugal ! » Amplifiant les sentiments d’insécurité et de peur, Ventura divise le peuple portugais, se faisant le porte-parole du « vrai Portugal » et des « Portugais de bien » qu’il oppose aux minorités étrangères. S’érigeant fièrement en tribun politiquement incorrect, le chef de file de l’extrême droite n’épargne personne. Sur fond de « reconquête de l’Europe chrétienne », il déclare en avoir « assez de l’idéologie du genre dans les écoles », « assez des immigrants qui viennent non pas pour travailler mais pour nous dire comment vivre » et « assez d’une classe politique de parasites qui s’enrichissent et nous rendent plus pauvres ». Pour remédier à la décadence du Portugal qu’il peint, André Ventura se mue en chef d’orchestre d’un nettoyage intégral du système.

Pour ce faire, il emprunte tous les chemins favoris de l’extrême droite populiste. En bon élève de l’école Trump, l’autoproclamé « chevalier blanc de la démocratie » inonde la scène médiatique de ses punchlines et de fake news antisystème et xénophobe, quitte à passer pour un menteur compulsif. La stratégie paie : les réseaux sociaux en raffolent et Ventura est sur tous les écrans. Écrasant la concurrence lors de la dernière semaine de campagne, son contenu atteint 9 millions de vues sur Facebook seulement, soit un total près de neuf fois supérieur à celui de tous les autres leaders de parti.

Un récit remanié de l’histoire nationale
S’adressant au « Portugal profond », André Ventura puise dans le récit historique et dans la mémoire dictatoriale pour s’ériger en figure messianique, incarnant « l’aube, la renaissance dont le Portugal a besoin ». Enracinant son discours dans la tradition et le patrimoine nationaux, il rappelle la création du Portugal au XIIᵉ siècle et met à l’honneur le mythique premier roi D. Afonso Henriques, ainsi que l’emblématique château de Guimarães. Il se présente face au peuple en tant que « voix du patrimoine », appelant à une « nouvelle révolution ». Comparant les ennemis envahisseurs extérieurs d’hier aux envahisseurs intérieurs d’aujourd’hui, Ventura oppose « eux » à « nous » dans une lutte du « bien contre le mal ».

Ancré dans ce discours nationaliste, le jeune populiste nourrit une nostalgie des « bons vieux temps de Salazar », avant que les gauchistes et les communistes n’embarquent le pays dans un processus de « déportugalisation ». Critiquant son manque de modernité, le chef de Chega garde ses distances avec le régime salazariste afin de ne pas se taxer de fasciste. Ne se considérant pas même comme de droite radicale, Ventura se présente tel un simple « Portugais de bien » en quête de la restauration du « vrai Portugal », du « Portugal d’en bas », balayé par la révolution des œillets. Considéré par beaucoup comme le « Jour de la Liberté », pour Ventura, « le 25 avril : voilà l’ennemi ». Chega certifie que la révolution a significativement meurtri le Portugal. Cette date est désignée comme responsable de la perte des valeurs et des traditions catholiques du « Portugal éternel », dont le vrai peuple s’est fait trahir. Ce vrai peuple, le « monde rural » de ceux « qui font le Portugal que nous connaissons », souffrirait injustement de l’inflation et de la crise du logement à cause de la gauche et des « élites » qui viseraient à détruire ce Portugal depuis le 25 avril. L’autoproclamé « homme politique le plus menacé et persécuté depuis le 25 avril » emploie cette victimisation comme le fondement de la légitimation de son discours antisystème appelant à une IVᵉ République et à la suppression de la Constitution de 1976.  

Pour flatter cet électorat saudosista, nostalgique, qui considère que le Portugal se portait mieux avant ’74, Ventura emprunte et joue avec les symboles salazaristes. Dans sa croisade pour le retour des valeurs catholiques traditionnelles, le jeune leader souhaite renouer avec le « Dieu, Patrie, Famille et Travail » de l’Estado Novo. Régulièrement, il regrette le passé colonial du glorieux empire et le mauvais traitement réservé aux retornados, colons rapatriés d’Afrique. Entre deux saluts « à la romaine », qui semblent en vogue récemment, Ventura affirme que si le fascisme, « c’est vouloir que les corrompus ne reviennent pas au pouvoir, alors oui, ils sont fascistes ».

Une influence grandissante : vers les élections présidentielles
Depuis ce tremblement de terre politique en mai dernier, Chega continue son ascension. Devant composer avec son manque de majorité absolue au Parlement, l’AD préfère recourir aux voix de l’extrême droite plutôt que de s’appuyer sur les partis de gauche, laissant libre cours à la banalisation de la droite radicale. Comme fruit de cette alliance, un ensemble de réformes législatives visant à durcir les conditions d’obtention de la nationalité portugaise a été adopté par le Parlement le 28 octobre dernier. Ces nouveaux textes de loi visent à répondre aux défis démographiques du Portugal, marqués par un exode de jeunes professionnels en parallèle d’arrivées en masse de travailleurs précaires, de touristes et d’investisseurs étrangers. Face à une précarisation du travail et à une flambée record des prix immobiliers, beaucoup, dont l’extrême droite, pointent du doigt les immigrés. Ainsi, André Ventura se félicite de ces réformes qui font entrer le Portugal « dans le groupe des pays européens où il sera plus difficile d’obtenir la nationalité ».

Tout ne sourit tout de même pas à Chega, qui voit son ascension en perte de vitesse. En effet, le parti de Ventura, ce que la presse portugaise décrit comme une « sévère défaite » aux municipales d’octobre dernier. Grisé par son succès aux législatives de mai, Ventura espérait y conquérir au moins 30 mairies : il n’en remportera que 3.  C’est le Parti social-démocrate de Monténégro qui ressort grand vainqueur de ces élections, en augmentant son nombre de mairies (passant de 114 à 136 sur 306). Le bon score du PS (127 mairies) constitue tout autant une victoire, montrant, selon le Jornal de Notícias, que « Chega est encore loin de pouvoir être considéré comme le deuxième parti portugais ». Ces municipales constituent un succès tangible pour le système bipartisan, qui n’a pas été ébranlé par l’extrême droite, qui ne parvient pas à s’enraciner à l’échelle locale. Tout de même, ce résultat témoigne d’une empreinte, encore discrète mais de plus en plus marquée, dans les villes et villages portugais.

En janvier prochain, les Portugais retourneront aux urnes. Sur les tracts, les pancartes, les téléphones et les télévisions, les appels à « bien voter » pour « Sauver le Portugal » (« Salvar Portugal ») se multiplient — la campagne a déjà commencé. Avec une gauche en crise et un PSD pris en embuscade par l’extrême droite, la stabilité semble lointaine pour une population désenchantée et lassée de jeux politiques trop éloignés de ses préoccupations.  Il ne reste plus longtemps pour trouver un remède au poison Chega. Il serait regrettable que le peuple portugais, forcé de l’oublier, ne fête pas l’anniversaire du « Jour de la Liberté » pour la première fois de son histoire.


https://www.lemonde.fr/international/article/2025/05/29/au-portugal-l-extreme-droite-devient-la-principale-force-d-opposition-apres-les-legislatives-anticipees_6609035_3210.html

https://www.sciencespo.fr/fr/actualites/portugal-recherche-stabilite-desesperement

https://www.courrierinternational.com/article/municipales-au-portugal-le-parti-d-extreme-droite-chega-ne-parvient-pas-a-s-enraciner-localement_236182

https://journals.openedition.org/lusotopie/6351?lang=en

https://www.franceinfo.fr/monde/afrique/cap-vert/abjects-tolle-au-portugal-apres-des-propos-xenophobes-contre-une-deputee-d-origine-africaine_3805719.html